Frédéric Keck
12 séances de deux heures à l’ENS, 45 rue d’Ulm : 4, 11, 18 décembre, 8, 15, 22, 29 janvier, 5, 12, 19 février, 12 et 19 mars.
Jeudi 10h30-12h30 – Salle Conférence du 46, Rue d’Ulm
inscription obligatoire : keck.fred@gmail.com
Ce cours vise à montrer comment l’affaire Dreyfus a profondément transformé la pensée française, c’est-à-dire le travail littéraire, scientifique et philosophique qui s’est effectué en France au vingtième siècle. Elle inaugure le vingtième siècle dans la vie intellectuelle française comme la Révolution française l’a fait pour le dix-neuvième siècle, au sens où ces siècles répètent la dramaturgie issue de ces événements et expérimentent les valeurs qui s’y sont affirmées en mobilisant des figures du « primitif ». L’affaire Dreyfus montre aux intellectuels français – qui se constituent pour la première fois en classe sociale – ce qui se passe quand ce n’est pas une société toute entière qui revient à l’état primitif mais un individu singulier. Alfred Dreyfus est en effet ce citoyen moderne qui est projeté brutalement dans l’état d’un sujet colonisé, puisqu’il est envoyé au bagne sans preuve de culpabilité.
Confrontés à ce fait impensable dans le cadre anthropologique du dix-neuvième siècle, les textes publiés pendant l’affaire Dreyfus articulent trois figures du « primitif » : le traître (celui qui s’est exclu du collectif en s’alliant avec l’ennemi), la victime (celui que le collectif a exclu en bafouant ses propres règles au nom de l’intérêt supérieur du collectif) et la sentinelle (celui qui revient des limites du collectif pour porter les signes des menaces auquel il est exposé). La première définit le camp anti-dreyfusard, la deuxième et la troisième divisent le camp dreyfusard autour de la question suivante : la victime est-elle sacrifiée au nom d’un intérêt supérieur ou annonce-t-elle par sa résistance une forme de justice à venir ?
Dans la première partie du cours (séances 2 à 5), on étudiera les premiers acteurs de l’affaire Dreyfus à partir de leurs écrits. Je lirai donc les œuvres de Maurice Barrès, Fernand Brunetière, Charles Maurras, Emile Zola, Georges Clemenceau, Bernard Lazare, Jean Jaurès, Charles Péguy, Jean Psichari et Léon Blum. Pour chacun de ces auteurs, on montrera comment il noue littérature et droit en renversant la figure du traître en victime, mais aussi comment s’esquisse dans cette opération la figure de la sentinelle. Dans la deuxième partie (séances 6 à 10), on étudiera l’impact de l’affaire Dreyfus sur l’activité scientifique de la première moitié du vingtième siècle, notamment dans les sciences sociales et les sciences de la vie. Je lirai ainsi les textes d’Emile Durkheim, Lucien Lévy-Bruhl, Marcel Mauss, Emile Duclaux, Elie Metchnikoff et Charles Nicolle. Il s’agira de répondre à la question suivante : si l’affaire Dreyfus doit opérer une purge du « poison antisémite » dans la société française, comme le voulait Zola, peut-on comprendre la mémoire de cet événement sur le modèle de la vaccination ? Dans la troisième partie (séances 11 et 12), on abordera la pensée française dans la deuxième moitié du vingtième siècle en interrogeant les conséquences de la Shoah. L’affaire Dreyfus fut considérée par beaucoup d’observateurs comme un signal d’alerte pour cette catastrophe car elle révélait les effets de ce que Zola appelait le « virus antisémite » sans en fournir un vaccin suffisamment efficace. On étudiera les œuvres de Raymond Aron, Jean-Paul Sartre, Claude Lévi-Strauss et René Girard.
Pour chaque séance, deux textes seront distribués à l’avance qui seront commentés par les enseignants et discutés avec les étudiants.
1) L’affaire Dreyfus dans l’historiographie récente
2) Les anti-dreyfusards : Maurice Barrès et Charles Maurras
3) Littérature et médecine : Emile Zola et Georges Clemenceau
4) Socialisme et critique : Jean Jaurès et Léon Blum
5) Socialisme et révolution : Georges Sorel et Daniel Halévy
6) Judaïsme et christianisme : Bernard Lazare et Charles Péguy
7) Archéologie et linguistique : Salomon Reinach et Jean Psichari
8) Sociologie et ethnologie : Emile Durkheim et Lucien Lévy-Bruhl
9) Microbiologie et santé publique : Emile Duclaux et Elie Metchnikoff
10) Physique et métaphysique : Emile Borel et Henri Bergson
11) Philosophie politique : Raymond Aron et Jean-Paul Sartre
12) Anthropologie et littérature : Claude Lévi-Strauss et René Girard